Apprentissage : une réelle voie de formation
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Les déclarations d’Antoine Frérot, Pdg de Véolia, à France inter mercredi matin donnent une bien étrange image de l’apprentissage. Après son plaidoyer pour l’apprentissage, Léa Salamé l’a piégé : « Est-ce que vous avez poussé l’un de vos enfants à être apprenti ?« , Réponse balbutiante du grand patron : « Non je ne l’ai pas fait parce que… étant brillants à l’école… et l’un voulant être médecin… L’autre peut-être, ma dernière, le sera, d’ailleurs, apprentie, mais en études supérieures ! Donc le problème ne s’est pas posé.« .
Cela traduit bien la conception de l’apprentissage des grands responsables économiques : pour eux, il s’agit d’une solution de rattrapage pour les enfants des couches populaires, pas assez doués et brillants pour l’enseignement supérieur et les Grandes écoles, comme le sont, naturellement, leurs propres enfants. Mais cela peut donner le goût du travail à ces enfants de chômeurs, de façon à pouvoir fournir de la main d’œuvre pour leurs usines.
Fort heureusement, cette vision est bien loin de la réalité de ce qu’est l’apprentissage aujourd’hui.
- Les Centres de Formation d’apprentis (CFA) reçoivent aujourd’hui un public très divers, depuis le jeune qui n’en peut plus du collège et qui veut plonger dans la vie réelle, jusqu’au jeune qui a l’impression d’avoir « traîné » quelques années en fac. et qui veut reprendre son parcours d’une autre manière. C’est pourquoi, en Pays de la Loire, nous avons instauré des parcours individualisés, pour s’adapter à ces caractéristiques de jeunes très différenciées : 15 à 20% des jeunes ont un tel parcours personnalisé dans les CFA.
- L’apprentissage est un autre mode d’acquisition de connaissances, qui part du faire pour comprendre et qui responsabilise les jeunes. Ce n’est pas mieux ou moins bien que l’enseignement général ; mais cela peut être mieux adapté à la personnalité de certains jeunes. Pour autant, cela ne limite pas les connaissances et les niveaux. Le plus grand nombre de sections ouvertes ces 10 dernières années visent des diplômes de l’enseignement supérieur : BTS, licences pro., diplômes d’ingénieur, …Les deux écoles les plus réputées de Nantes (Ecole Centrale et Audencia) ont ouvert une section d’apprentissage il y a 10 ans. Et les régions dirigées très majoritairement par la gauche et les écologistes ont commencé à construire de véritables filières permettant d’aller aux plus hauts niveaux par l’apprentissage.

Il me revient le souvenir d’un jeune fils de paysans que je connaissais. Il avait choisi la voie de l’apprentissage ; car, quand on est issu de milieux modestes, on sent bien les barrages qui existent pour aller vers les grandes études, les filières longues.
Et puis, comme cela l’intéressait et qu’il était intelligent, il a continué : bac pro, BTS, toujours par apprentissage. Je me souviens l’avoir rencontré à La roche/Yon, lui et ses parents : il venait d’être admis dans une école d’ingénieurs. Dans un contexte où l’appareil de formation initiale est toujours aussi sélectif en fonction des origines sociales et culturelles, l’apprentissage peut permettre ce genre de parcours.

Mais cette profonde mutation de l’apprentissage, basée sur l’adaptation pédagogique à tous les jeunes, la qualité de la formation et le lien avec les employeurs d’apprentis, ne s’est pas faite par miracle : les Régions, qui sont responsables de l’apprentissage, y ont très fortement contribué.
Et aujourd’hui, alors que le nouveau gouvernement parle de réforme de l’apprentissage, une question se pose : cette réforme va-t-elle donner plus de moyens et de marges de manœuvre aux régions pour franchir une nouvelle étape et conforter l’apprentissage comme une des voies normales de la formation initiale des jeunes ? Ou bien, emporté par un élan re-centralisateur, l’Etat va-t-il vouloir tout diriger et tout régenter, alors qu’il est bien loin du terrain ?
Tribune de Patrick Cotrel,
ancien Vice-président du Conseil régional Pays de la Loire, chargé de la formation profes. et de l’apprentissage

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