NDDL : un an après, les deux figures de la lutte se confient sur leur victoire
Partager

Le 17 janvier 2018, le gouvernement renonce officiellement à construire l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Le projet avait été déclaré d’utilité publique en 2008. La contestation locale est montée en puissance à partir de la première tentative d’expulsion de la Zad en 2012.

Il y a un an, quasiment jour pour jour, Edouard Philippe annonçait l’abandon du projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. La fin d’un projet qui aura déchiré la Loire-Atlantique. La fin de 40 années de lutte pour les militants anti-aéroport, dont Julien Durand et Françoise Verchère étaient devenus les figures.

Le premier, porte-parole de l’association Acipa, était entré dans le dossier dans les années 1970. La seconde, coprésidente du collectif des élus anti-aéroport, depuis la fin des années 2000. A l’occasion de ce premier anniversaire, ils racontent à 20 Minutes leur combat. Et tentent d’en tirer quelques leçons.

*Comment avez-vous vécu ce fameux 17 janvier 2018 ?

Julien Durand : J’étais au local de l’Acipa, dans le bourg de Notre-Dame. C’était archi plein. Il y avait beaucoup de tension. On y croyait mais il y avait un doute. Quand Edouard Philippe a fait son discours, c’était une grande joie. Mais la vraie libération c’était le 8 février avec l’abandon de la déclaration d’utilité publique. Là on savait qu’on ne pouvait plus revenir en arrière.

Françoise Verchère : J’étais à France 3 pour le journal de midi. On ne savait pas, on n’avait que des bruits de couloir. J’ai entendu le discours d’Edouard Philippe en direct. J’étais avec Christelle Morançais [présidente du conseil régional des Pays-de-la-Loire] qui avait l’air de vivre la fin du monde. Après je suis allée à Notre-Dame-des-Landes retrouver les copains. On s’est embrassés, on a fêté ça. C’était beau. Le lendemain, les ennuis recommençaient.

*A quel moment le dossier a-t-il basculé en votre faveur ?

J.D. : Après l’élection de Macron, quand on a dialogué avec les trois médiateurs. C’étaient trois personnalités fortes, des experts, pas des politicards. Ils parlaient technique, concret. J’ai senti qu’on pouvait l’emporter.

F.V. : Avec les médiateurs, les arguments des uns et des autres ont été traités d’égal à égal, pour la première fois. Auparavant, j’avais placé beaucoup d’espoirs dans la justice, notamment sur les questions d’environnement. Mais ça avait été la douche froide. « On craignait plus que tout la mort de quelqu’un. C’était notre terreur. »

*Quels bons souvenirs conservez-vous ?

J.D. : Dans les années 1980, quand on a aidé des jeunes agriculteurs à s’installer sur la zone. C’était une première victoire à un moment où on parlait peu de l’aéroport. Je pense aussi à la grève de la faim de mai 2012. Les grévistes étaient déterminés. C’est grâce à eux qu’on a obtenu des autorités que les agriculteurs historiques ne soient pas expulsés avant l’épuisement des recours.

F.V. : La Tracto-vélo jusqu’à Paris, les grands rassemblements d’été, les rencontres… Il y en a des tonnes !

*Et les mauvais ?

J.D. : Ça n’a pas toujours été facile. Je n’ai pas dormi toutes les nuits. Le rassemblement du 22 février 2014 à Nantes [importantes violences et dégradations en centre-ville] a été un choc. On a failliperdre la popularité de la lutte auprès des Nantais. Après, on ne voulait plus prendre le risque de défiler en centre-ville. C’est comme ça qu’on a fini par manifester sur le périphérique puis sur une 2×2 voies.

F.V. : Il y a eu des grands moments de solitude, comme quand je me suis retrouvée à distribuer des tracts devant le ministère de Ségolène Royal sans pouvoir entrer. Ou quand on a dû commenter en direct sur Médiapart les résultats de la consultation qui ne nous étaient pas favorables. La grève de la faim restera gravée dans ma mémoire. L’opération César, quelques mois après, aussi. On craignait la mort de quelqu’un, c’était notre terreur. La suite au printemps 2018, la guerre dans le bocage, les blessés, aura été encore plus douloureuse. Et puis ça a été une blessure personnelle d’être insultée sur la Zad. Etre traitée de traître quand on a consacré une grande partie de sa vie à ce dossier, c’est un peu rude.

*L’arrivée de zadistes aux méthodes plus musclées a-t-elle été déterminante ?

J.D. : On s’est adapté à cette situation nouvelle, ce n’est pas pour ça qu’on l’a cautionnée. Ce serait un peu exagéré de ne retenir que les zadistes dans une lutte qui a duré des années et des années. On oublie vite tout le travail de l’ombre, tous les gens qui ont mouillé leur chemise. Est-ce que les zadistes auraient été capables d’organiser autant de réunions publiques ? De faire venir autant de monde aux rassemblements ? Je réponds non. Ils étaient dans une bulle révolutionnaire, nous, on s’adressait à l’ensemble de la population.

F.V. : Certains zadistes radicaux disent « on a gagné parce qu’on a fait la démonstration de notre force ». Je ne suis pas du tout d’accord. L’occupation de la Zad a été un moment très important. Mais les actions violentes nous ont causé du tort par rapport à l’opinion publique. Dire que le gouvernement a eu peur de la violence de la Zad, c’est pareil, c’est un fantasme. On a bien vu au printemps que la gendarmerie avait les moyens de tout détruire.

*Comment voyez-vous l’avenir de Notre-Dame-des-Landes ?

J.D. : Ce projet a marqué profondément le territoire. Maintenant, il faut avoir la capacité de tourner la page et d’être prêt à en écrire une autre. Ça demande un temps plus ou moins long selon les individus. Mais je pense qu’on est en train d’arriver à quelque chose de raisonnable. On a déjà des relations beaucoup plus détendues sur la commune.

F.V. : J’espère que les projets pertinents de la Zad, les expérimentations, évolueront bien. Qu’il y aura de la bonne volonté parce que le maire de Notre-Dame-des-Landes ne peut pas tout accepter non plus.

*Quelle leçon tirer de tout ça ? Quel sera l’héritage de Notre-Dame-des-Landes ?

J.D. : Que les politiques prennent en compte les voix citoyennes. Que les procédures d’enquêtes publiques soient réformées. Qu’on tienne compte des remarques et du temps juridique. Sans réforme, on ira au clash pareil sur d’autres grands projets.

F.V. : Ce qui m’a fascinée, c’est la surdité et le mépris de certains dirigeants. Quoi qu’on leur disait, on nous donnait des arguments d’autorité, c’était « circulez y’a rien à voir ». On retrouve dans le mouvement « gilets jaunes » l’expression d’une même colère. Il faut changer ça. Il faut aussi qu’on prenne conscience de l’urgence environnementale, qu’on ne peut plus aménager le territoire comme on l’a fait.

Article publié par 20 minutes le 17 janvier 2019

© F.Perry/AFP et L.Venance/AFP