Européennes. Yannick Jadot : « Notre projet, c’est la reprise du contrôle de nos vies »
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Entretien réalisé par Christelle GUIBERT, pour le quotidien Ouest-France, le 06 février 2019 . Paru dans l’édition du jeudi 7 février.

Européennes.

Yannick Jadot : « Notre projet, c’est la reprise du contrôle de nos vies »

Yannick Jadot conduit la liste Europe Écologie les Verts (EELV) à l’élection européenne, dont le scrutin aura lieu le 26 mai prochain. Dans un entretien à Ouest-France, il revient sur le choix des Verts de ne pas faire d’alliance à gauche, sur l’urgence climatique, les engagements des Verts au parlement européen, sur l’idée d’un référendum associé aux élections européennes…

La liste Europe Écologie les Verts à l’élection européenne du 26 mai 2019 est conduite par le député européen Yannick Jadot.  À l’heure où Raphaël Glucksmann avec Place publique tente de fédérer une partie de la gauche française en vue des élections européennes, les Verts poursuivent leur campagne électorale, persuadés au vu des sondages et un scrutin favorable pour eux, qu’une alliance avec les autres formations serait mal perçue par leurs électeurs.

Yannick Jadot revient sur son projet pour l’Europe, la place des députés Verts au parlement européen, les accords de libre échange, de sa volonté d’« écrire une nouvelle page de l’histoire européenne autour de l’écologie ». Entretien.

La jeunesse européenne marche pour le climat à Bruxelles, les Verts progressent partout en Europe… Est-ce l’heure politique des écologistes ?

Le climat, la santé, la biodiversité ou l’alimentation sont devenus des préoccupations majeures de nos concitoyens. La conscience du dérèglement climatique est beaucoup plus forte aujourd’hui. On en mesure les impacts partout dans le monde. Comme sur l’île de Sein où j’entends encore cette femme âgée, qui a toujours habité là, me dire qu’elle a peur de la mer pour la première fois de sa vie, à cause de l’amplification des tempêtes.

Nous sommes le seul parti à porter l’écologie avec détermination. Les renoncements de tous les autres menacent notre avenir. Si on ne se bat pas maintenant pour le climat, nos sociétés seront tellement bouleversées que tout ce qu’on se dit aujourd’hui n’aura plus de sens demain. Si on le fait maintenant, on gagne.

Cette urgence peut faire peur. Voyez le mouvement des Gilets jaunes…

La lutte contre le dérèglement climatique est au contraire un formidable levier de transformation de la société. Un paysan qui n’utilise pas de Round-up vit mieux que celui resté prisonnier du vieux monde, de l’agro-industrie ; un Breton qui a misé sur le premier parc éolien citoyen à Béganne (Ille-et-Vilaine) est fier de développer « proprement » son terroir.

La rationalité économique, le pragmatisme sont de notre côté. La rénovation thermique, c’est 500 000 emplois d’ici 2030 d’artisans, d’ouvriers du bâtiment, dans nos bourgs, dans nos villages. Les éoliennes offshore : il y en a 4 000 en Europe, contre une seule en France, expérimentale, au Croisic, alors que nous avons la deuxième façade maritime du monde. Tous nos voisins créent des milliers d’emplois sur leurs territoires. Qu’est-ce qu’on attend ?Nous avons du vent, du soleil, l’eau, la géothermie, la mer, la biomasse qui peuvent produire de l’énergie…

N’est-ce pas mieux que de dépendre du gaz et du pétrole de Trump, des pétrodictatures du Golfe ou de Poutine ? Notre projet pour l’Europe, c’est la reprise du contrôle de nos vies, à l’échelle de nos terroirs, avec une économie relocalisée. De sortir des marges tout ce qui va bien dans notre société pour le mettre au cœur des politiques publiques. Cela va créer des emplois et répondra à l’enjeu majeur de la vie chère, en réduisant la facture d’électricité ou de déplacement des ménages.

Vous êtes à 9 % dans les sondages, en quatrième position…

Le vote écologiste se fait en général en fin de campagne. En 2009, les derniers sondages, sur la circonscription du grand ouest, me donnaient 8 % des voix, j’ai été élu avec 16, 64 %.

Aujourd’hui le bon sens c’est l’écologie. Et le bon sens, c’est la chose la mieux partagée ! Vous savez, quand nous échangeons avec nos concitoyens, jamais, nous n’entendons personne nous dire : « tiens, on va faire des fermes usines ! », « on va exporter de la poudre de lait au Pérou ou au Japon ! »

Tout le monde a envie, en allant dans une ferme, de voir une vache qui pâture, qui contribue à la lutte contre le dérèglement climatique, à une alimentation saine, au respect des animaux . Mes enfants, nos enfants, les générations futures veulent ça. L’écologie, c’est le pari de l’intelligence collective et d’un futur responsable.

« Révolutionner l’Europe de l’intérieur pour sauver le climat »

 

Pourquoi refusez-vous les alliances avec la gauche qui vous le propose ?

Mais aux élections européennes, tous les partis partent seuls. C’est une proportionnelle à un tour ! Je respecte parfaitement la détermination d’Olivier Faure. C’est logique qu’il essaye de réconcilier des chapelles socialistes divisées, de reconstruire un parti politique qui a explosé avec le départ des Mélenchon, puis Valls, Hamon, Maurel, Batho…

Moi, mon seul sujet, c’est de révolutionner l’Europe de l’intérieur pour sauver le climat, offrir un avenir à nos enfants, qui manifestent tous les jeudis à Bruxelles devant notre parlement.

Trop de dirigeants font des grandes déclarations à Paris, et votent différemment à Bruxelles. Des décennies de tambouille politique ont contribué à créer le sentiment de méfiance et de dégoût des Français vis-à-vis de leurs élus. On ne peut pas continuer dans cette confusion qui disloque le projet européen. Je ne peux pas faire une union de façade à Paris qui se décomposerait aussitôt arrivée à Bruxelles !

Nous défendons une fiscalité carbone, à condition que chaque euro aille à la transition écologique et accompagne les Français, quand tous les autres y renoncent. Ce que les écologistes disent, ils le font, à Paris comme à Bruxelles. Cohérence et clarté sont essentielles dans ce moment politique où trop de confusion règne. Les écologistes veulent réunir tous les humanistes qui ont compris l’impératif environnemental pour reconstruire la confiance dans la politique.

Les Verts allemands sont pourtant capables de travailler avec les conservateurs d’Angela Merkel…

Et alors ? Nous aussi ! La question n’est pas là. En Allemagne, les politiques passent des contrats de gouvernance. Ils se présentent séparément puis constituent des coalitions de projets. Ils s’engagent pour faire. Nous aussi, écologistes, nous voulons faire.

Nous voulons sortir notre pays de ce marasme productiviste dans lequel il s’enferme. Nous ne nous déroberons pas à nos obligations. Jamais. Vous savez, moi, quand j’étais à Greenpeace, j’ai accepté de faire le Grenelle de l’Environnement avec Nicolas Sarkozy et Jean-Louis Borloo. Je peux vous dire que ça a tiqué dans nos rangs. Mais au final, ce Grenelle a été un moment marqueur de la prise de conscience écologique en France.

Mais permettez-moi de vous dire que ce qu’on me propose, c’est tout autre de chose ! On me demande de faire des alliances avec des personnes qui, une fois élues, vont aller siéger dans un autre groupe politique. Si je vote En marche, je vote pour un député qui va se retrouver au groupe libéral, avec Ciudadanos, allié à l’extrême droite en Andalousie.

Si je vote socialiste, je suis avec certains Roumains et Slovaques, dont on observe les dérives, et avec un candidat néerlandais des socialistes européens qui s’appelle Timmermans, vice-président de la Commission européenne, qui est pour le glyphosate et qui défend les Pays-Bas comme paradis fiscal.

Bien sûr qu’il y a des gens très bien dans tous les partis, comme Élisabeth Morin-Chartier (PPE, droite), pour qui j’ai beaucoup d’amitié et qui a fait tout le travail sur la directive des travailleurs détachés. Mais en même temps, si je vote républicains, je vote pour le fidesz hongrois de Viktor Orban ou des gens qui veulent remettre en cause l’IVG et le mariage pour tous.Il faut être cohérent. Je veux sortir l’écologie de cette confusion qui a profondément abîmé la politique. J’aimerais, sincèrement,  que les citoyens aiment autant leurs députés européens que leurs maires, parce qu’ils sont combatifs, convaincus, parce qu’ils travaillent, qu’ils les protègent.

« Une extraordinaire aventure démocratique…»

Qu’est-ce qui vous distingue d’une Manon Aubry, tête de liste de la France Insoumise, qui combat comme vous l’injustice fiscale dans l’UE ?

Je ne sais pas ce que défend Manon Aubry aujourd’hui. La France insoumise (FI) veut faire de ces élections européennes – elle le revendique – un référendum contre Emmanuel Macron. Cela veut dire que les dirigeants de FI désertent le combat européen, comme s’ils avaient décidé que le projet européen était une cause perdue, ou qu’ils préféraient l’abandonner aux extrêmes droites.

Avec Younous Omarjee (eurodéputé FI), on a travaillé ensemble sur la pêche électrique. Mais dans une période où même la France Insoumise participe de la brutalisation du débat politique, je ne m’y retrouve pas. Et puis là encore, quelle cohérence de la GUE (groupe d’extrême gauche au parlement européen), où siègent d’anciens communistes de l’Europe de l’Est, pro-charbon et pro-russes !

Permettez-moi de vouloir continuer à me battre pour l’Europe ! Bien sûr qu’on peut critiquer des décisions prises au niveau européen, mais doit-on pour autant abandonner l’Europe ?

Vous savez, on peut critiquer les politiques de notre gouvernement français, le fonctionnement de notre État, mais pour autant, personne ne veut « sortir » de la France. Nous aimons la France. J’aime la France.

De la même façon, je peux combattre certaines politiques européennes, et j’aime l’Europe. Pour moi, c’est une extraordinaire aventure démocratique… Imparfaite, améliorable, perfectible.

Et dans ce monde d’aujourd’hui, pour sauver les océans, pour sauver la nature, pour sauver nos paysans, pour sauver nos terroirs, on va se replier derrière nos frontières ? On va être seul pour faire face à la Chine, aux États-Unis ou à la Russie ? C’est un non-sens…

Avec les Verts, on peut aussi s’attendre à des désaccords, en interne…

La discipline n’a pas été forcément notre première qualité. Mais là, je suis très fier du mouvement écologiste qui va bien au-delà d’EELV. Dans mon souvenir, je n’ai jamais vu les écologistes aussi rassemblés, déterminés sur une ligne politique. Notre famille politique est élue au parlement européen depuis 40 ans. Depuis 25 ans, les Verts assurent le leadership de toutes les avancées en matière d’environnement et de santé.

Vous avez été le premier à réagir contre un éventuel référendum qui pourrait s’accoupler aux élections européennes. Pourquoi ?

L’idée d’un référendum, pour conclure le Grand débat national, est très pertinente. S’il débouche sur un certain nombre de questions : proportionnelle aux législatives, sortie des pesticides, sortie progressive du nucléaire, rejet du Ceta (le traité de libre-échange UE-Canada), j’y suis même favorable.

En revanche, si on le programme le même jour que le scrutin européen, le seul débat que l’on va avoir dans ce pays sera le référendum. Que même Emmanuel Macron, qui porte une forte ambition pour l’Europe et je le crois sincère, puisse instrumentaliser un scrutin européen et tuer le Grand débat sur l’Europe dont nous avons tellement besoin, à des fins de politique nationale… Cela me paraît extrêmement dangereux.

« Retrouver le courage de nos pères fondateurs »

Pourquoi ?

On voit la tentation des uns et des autres de nous sommer de choisir entre un statu quo libéral, qui à bien des égards est détestable, ou le chaos national, populiste qui l’est encore plus.

C’est dans ce non choix que l’on a enfermé les Britanniques, pendant la campagne du Brexit. C’est ce qu’a fait David Cameron au Royaume-Uni, ou Renzi en Italie. Ils ont fait de l’Europe un repoussoir. Ils ont dit que l’Europe, notre Europe, n’était qu’un mal nécessaire. Moi, je n’en peux plus d’entendre cela.

Je n’en peux plus qu’on joue avec l’Europe. Et je voudrais que ce libéralisme technocratique ait conscience de sa responsabilité. Car ce sont les politiques qu’il mène, qui sont le marchepied de toutes les dérives nationalistes et populistes.

Pour les écologistes, il est temps, à ce stade, de retrouver le courage de nos pères fondateurs, dans des conditions qui n’ont certes rien à voir. L’Europe ne fait bien entendu plus face à la sortie de l’horreur de la seconde guerre mondiale, mais elle fait face à un monde profondément incertain, où les tentations de repli et de détestation de l’autre sont très fortes.

Il faut donc écrire une nouvelle page de l’histoire européenne autour de l’écologie.

Autour de la protection du climat, de la biodiversité, de la solidarité ! Car là est notre avenir, et celui de nos enfants.

Quelles sont vos priorités, vos propositions pour cette prochaine mandature ?

Que tout ce qui a été fait par la Banque centrale européenne pour sauver les banques, aille sur la transition énergétique. Il faut 100 milliards d’euros d’investissement, tous les ans, pour l’isolation de nos logements, pour les énergies renouvelables, la mobilité sans émissions de gaz à effet de serre.2e sujet : la nouvelle politique agricole européenne. Le prochain parlement en décidera avec les États. Elle doit passer par la sortie des pesticides et la garantie des revenus à nos paysans. Ce sont nos deux priorités absolues. Nous voulons aussi un traité environnemental qui imposera dans toutes les politiques européennes la primauté de l’envie, de la santé et de la solidarité sur des normes, qui sont aujourd’hui, d’abord budgétaires et économiques.

Il faut en finir avec les politiques publiques qui détruisent l’environnement, les emplois et gaspille l’argent public. Arrêtons le financement du nucléaire et des fossiles, défendons la pêche artisanale contre la pêche électrique ou le chalutage massif du bar.

Vous visez là, les accords de libre-échange. L’UE et le Japon certifient cependant que leur accord, le Jefta, respecte les engagements de Paris sur le climat.

C’est faux. La Commission européenne, avec les États membres, refuse que les sujets dits de développement durable, qui figurent dans chaque accord de commerce, soient contraignants. La violation de la nature ne génère aucune sanction ! Et elle continue cette fuite en avant. La Commission européenne vient de relancer un nouvel accord avec les États-Unis, un Tafta 2, alors qu’Emmanuel Macron, à la tribune des Nations unies, avait juré que plus un seul accord commercial ne se ferait avec des pays qui ne respectent pas l’accord de Paris. La même Commission poursuit ses discussions avec Bolsonaro, qui détruit l’Amazonie au Brésil, et là encore le Président ne dit rien.

Ces accords commerciaux avec les Amériques, c’est la mondialisation de la malbouffe, de la souffrance animale, c’est la disparition de nos paysans et c’est l’emballement climatique. Il faut arrêter ces accords qui transfèrent notre souveraineté aux multinationales. Dans le même temps, la Commission empêche le rapprochement Alstom-Siemens qui nous permettrait de lutter à armes égales avec la Chine. C’est aberrant ! Il nous faut une politique industrielle commune pour défendre nos entreprises et nos emplois.

L’Europe des écologistes, c’est l’Europe des citoyens, pas celle des multinationales. Cette Europe des multinationales que portent trop de nos dirigeants, engendre le populisme, le nourrit. Nous, au contraire, nous défendons un protectionnisme vert qui taxe les importations des pays ne respectant pas l’accord de Paris sur le climat ou la protection de la biodiversité.

Vous plaidez pour une Europe sociale, mais la question sociale n’est pas une compétence européenne…

C’est vrai, mais nous portons l’idée d’une convergence des revenus dans l’Union européenne (UE). On ne dit pas que, dès demain, le salaire en Roumanie sera le même qu’au Luxembourg, mais on doit programmer cette convergence.D’ici 5 ans, nous voulons aussi que l’UE ne laisse plus entrer sur le marché commun, des produits issus de pays qui ne respectent pas la liberté syndicale. Il faut penser un contrat européen du travail imposant un certain nombre de droits sociaux qui soient communs à toute l’Europe. Si vous mettez tous les salariés en Europe, ou dans le monde, en concurrence, il ne faut pas s’étonner qu’ils aient peur les uns des autres et qu’ils croient que des frontières et des murs vont les protéger. Or ça ne les protégera de rien…

Quelle est la position des Verts sur l’immigration, qui déchire les Européens ?

Ce défi n’est pas simple. Mais jouer les autruches en faisant semblant d’ignorer qu’une guerre en Syrie a eu lieu ou que les réfugiés climatiques arrivent parce que ce que les terres habitables diminuent… ne sert à rien.

Avoir refusé d’affronter, ensemble, ce défi, a nourri la bête Salvini (ministre de l’Intérieur italien, extrême droite). Il a été élu sur la crise sociale en Italie et sur les égoïsmes nationaux en matière du partage de l’accueil des réfugiés. L’Italie a accueilli 750 000 réfugiés. Qu’a fait la France ? Elle a fermé sa frontière.

L’accueil des réfugiés, à l’échelle d’un quartier, d’un village – je l’observe – cela se passe bien. Les gens font face ensemble. Accueillir des réfugiés permet de maintenir une école, une équipe de foot. À Grande-Synthe, dans le Nord, en ce moment, un médecin réfugié syrien passe ses équivalences parce qu’on y manque de médecins. C’est aussi pour cette raison, cette intelligence collective des élus locaux, que le maire Damien Carême est en troisième position sur notre liste.

L’Europe est l’échelon qui permet d’organiser les politiques écologiques et solidaires qui redonnent du pouvoir aux citoyens. L’Europe, c’est cette passerelle entre nos terroirs et le monde. C’est notre protection dans ce monde instable. L’Europe écologique, sociale et solidaire doit être notre projet.

 

Liste EELV. Candidats confirmés dans l’Ouest (sans leur place) : Julie Laernoes, François Nicolas, Daphné Raveneau, William Lajeanne, Mathieu Theurier, François Dufour.

 

Livre de Yannick Jadot. Aujourd’hui, tout commence !, sortie le 20 février, éditions Les Liens qui libèrent