Pollution : l’eurodéputée tape du poing sur le capot
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Nous relayons cet entretien avec Karima Delli recueilli par Guillaume Bouniol paru dans Ouest-France le 27 mars :

Le Parlement européen vote, ce mercredi 27 mars, sur une réduction de près de 40 % des émissions de CO2 des voitures d’ici à 2030. Pour les constructeurs, l’objectif imposé les met en difficulté et menace des milliers d’emplois. Carlos Tavares, patron de PSA, dénonce « l’amateurisme » du législateur. L’eurodéputée (EELV) Karima Delli lui répond sans ménagement.

Dans un entretien accordé à la presse française, dont Ouest France, Carlos Tavares, s’en est pris vivement, début mars, à la politique européenne qui impose aux constructeurs de réduire drastiquement, dans les 10 ans, les émissions en CO2 (le dioxyde de carbone, principal gaz à effet de serre) sous peine de s’exposer à des milliards d’amendes. Selon lui, l’objectif fixé  est trop rapide et va fragiliser une filière déjà chamboulée par la montée en puissance de l’Asie.

Carlos Tavares, également président des constructeurs européens estime que le législateur n’a pas conscience de toutes les conséquences et parle « d’amateurisme ». L’expression fait bondir Karima Delli, députée européenne EELV, présidente de la commission Transports au Parlement, qui fustige l’attitude des constructeurs et plaide pour un sommet européen réunissant tous les acteurs concernés par la révolution que connaît l’automobile.

Entretien avec Karima Delli, députée européenne EELV, présidente de la commission Transports au Parlement européen.

Les tensions sont vives entre les constructeurs automobiles et le législateur européen. N’êtes-vous pas trop exigeants ?

Nous ne le sommes pas assez ! Les transports, c’est 30 % des gaz à effet de serre en Europe, et c’est le seul secteur qui n’a pas réduit ses émissions depuis 1990. Nous voulons que l’automobile prenne sa part de responsabilité.

Le transport représente près de 30% des émissions de CO2 en Europe. | SERVICE INFOGRAPHIE OF

Le Parlement vote ce mercredi une réduction de 37,5 % des émissions de CO2 sur les voitures neuves d’ici à 2030. Ce rythme met-il en danger l’industrie automobile européenne, comme le dit Carlos Tavares, patron de PSA ?

Absolument pas. Nous avons pris du retard. La question du réchauffement climatique est une priorité pour le législateur. Mais elle n’est pas dans le logiciel des constructeurs automobiles.

Carlos Tavares, également président des constructeurs européens, estime que toutes les conséquences n’ont pas été analysées.

Ce que je n’accepte pas, c’est que des dirigeants d’entreprises disent que nous n’avons pas été capables de prendre la mesure des choses, en utilisant le mot d’amateurisme. Ce n’est pas nous les amateurs : les constructeurs n’ont pas été capables d’investir dans des moteurs à basses émissions alors que les technologies existent depuis longtemps. Avant, les constructeurs automobiles pouvaient faire ce qu’ils voulaient de la loi. Mais il va falloir qu’ils comprennent que, maintenant, c’est terminé.

Reste que la chute du diesel met en difficulté des entreprises en Europe. Rien qu’en France, on parle de 15 000 emplois menacés dans les 5 ans.

Bien entendu, c’est une réalité. Et nous en sommes totalement conscients. Nous avons dit que nous allons les accompagner. Ce n’est pas nous, Europe, qui avons emmené dans le mur les salariés. Cela fait des années que des fonds publics sont donnés à des constructeurs automobiles pour accélérer la transition. Qu’ont-ils fait ? Pas grand-chose. Je n’accepte pas le chantage à l’emploi que l’on nous fait aujourd’hui.

La marche forcée vers la voiture électrique oblige les constructeurs à acheter des batteries en Asie. Avec le risque d’être dépendants sur un élément qui représente 40 % du prix du véhicule…

C’est pour ça que je demande un sommet européen de la reconversion de l’industrie automobile. Constructeurs, collectivités, associations, syndicats, start-up du digital et de l’innovation… Il faut mettre tout le monde autour de la table et dresser une nouvelle feuille de route.

Un Airbus des batteries est-il possible ?

C’est un projet en construction, mais il ne faut pas s’arrêter à la batterie. Il faut penser beaucoup plus globalement la question de l’automobile et de son impact.

C’est-à-dire ?

Prenons l’exemple du Grande America, qui a coulé avec 2 000 voitures diesel européennes pas aux normes. Où allaient ces voitures ? En Afrique ! Combien de temps encore allons prendre ce continent pour notre poubelle automobile ? Il faut créer des filières en Europe pour recycler ces produits. Tout cela créé des emplois.

Les dernières générations de diesel ont fait de gros progrès. Ils émettent moins de CO2 mais aussi moins de particules que les essences. Pourquoi le chasser à tout prix ?

Les progrès ne suffisent pas, le diesel reste cancérigène. Et il émet toujours plus de NOx (oxydes d’azote) extrêmement nocifs pour les voies respiratoires. Le diesel propre n’existe pas.

Diesel ou essence : qui pollue le plus? | SERVICE INFOGRAPHIE OUEST FRANCE

En attendant, la baisse des ventes de diesel fait repartir les émissions de CO2 à la hausse…

L’essence est mauvaise pour le climat, le diesel pour la santé. On ne va pas choisir la peste ou le choléra. Il faut sortir des énergies fossiles.

Facile à dire…

Cela ne peut pas se faire en claquant des doigts. Mais on a déjà pris trop de retard, par rapport à la Chine, notamment. 2030, cela veut dire que les constructeurs ont dix ans pour s’attaquer avec nous aux questions d’infrastructures, de stockage de l’énergie, de développement des énergies renouvelables… Il y a là une opportunité extraordinaire pour redevenir les leaders.

Les politiques fiscales et réglementaires sont contradictoires : elles favorisent tantôt le diesel (malus automobile, taxes sur les voitures de société…), tantôt l’essence (restrictions de circulations en ville). Il y a de quoi s’y perdre…

Oui, c’est illogique. Et il est scandaleux d’avoir encore une politique qui favorise le diesel. On l’a encouragé à coups de milliards pendants des années alors que l’on sait depuis longtemps qu’il est nocif.

Vous comprenez que l’industrie automobile a le sentiment de payer les tricheries de Volkswagen ?

Attention à ce que l’on appelle « la triche ». Dans la foulée de l’affaire Volkswagen, la commission Royal a analysé les émissions des véhicules d’autres marques, en conditions réelles. Et qu’avons-nous vu ? Qu’il n’y a pas un constructeur qui respectait les normes ! Ce n’est pas de la fraude, ça ?

Les constructeurs eux-mêmes plaidaient pour des tests plus proches de la réalité.

C’est complètement faux. Le lobby de l’automobile fait tout pour freiner le nouveau cycle d’homologation qui aurait dû être en place bien avant l’affaire Volkswagen. C’est scandaleux qu’ils soient pris la main dans le sac aux États-Unis et pas en Europe. Je ne cesse de demander une agence européenne indépendante sur le contrôle des véhicules. Les tests n’étaient passés que dans des laboratoires privés financés par qui ? Les constructeurs automobiles ! Ils ont tout fait pour ne pas respecter les normes et pour freiner leur mise en œuvre.

Karima Delli sera, jeudi 28 mars, aux Assises de l’automobile, organisées par Ouest-France, en collaboration avec l’Automobile Club de l’Ouest, sur le circuit des 24 Heures du Mans.